Confidences à un ange (2019)


Confidences à un ange figure dans la première sélection du Prix Jean-Jacques Rousseau de l´autobiographie 2020.


Confidences à un ange a remporté le 3ème prix au Prix littéraire de la ville de Belfort 2020.











Tu es handicapé. Tu es mort. Tu avais quinze ans. Yannick, ton visage est encore dessiné par le souvenir,

comme un papier calque collé sur une vitre. Mais les contours s’estompent et les couleurs s’effacent, un peu

comme un paysage que l´on devine à peine dans la brume.


Les traits de ma fille qui vient de naître vont-ils effacer les tiens ? Et si, avec le temps, ma mémoire ne parvenait plus à retrouver les tiens ?


Dans ce récit intimiste adressé à son frère défunt, Magali Hack explore, avec sobriété et authenticité, les douleurs et les joies de nos existences et pose comme questions essentielles celles de la perte, de la filiation et du temps qui passe.



Extraits


"Automne 2013. Tu as trois ans de plus que moi. Je ne sais plus à partir de quel moment je comprends que tu es handicapé. Petite, je trouve normal que tu sois comme tu es. Ça change sûrement à l´école primaire, à travers les remarques des camarades. Le mot « handicapé », il impressionne les autres enfants. Un peu comme « spectacle », ce mot, longtemps, j´ai du mal à le prononcer. Je bute sur les syllabes, je dis « nandicapé ». Tu ne peux pas marcher. Tu ne parles pas non plus. Tu es soit dans ton lit soit dans ta poussette. Tes yeux regardent le monde dans tous les sens. Tu manges sur les genoux de Maman. Nous sommes autour de vous et, comme des oisillons dans le nid, nous attendons notre tour de cuillère. A la naissance, tu es beau. Sauf que ton palais est déformé, un peu comme un bec de lièvre. Tu es tout petit, tout fragile. Tu restes assez longtemps à l´hôpital. Enfin, tu rentres. Pour Maman, hors de question de te placer dans un centre. Elle aurait l´impression de te délaisser, de t´abandonner. Ta place, c´est avec nous, à la maison." (p.11)


"Premier novembre- trois novembre. Tu meurs, je nais. Ça sera toujours ainsi. Novembre novembre novembre. Si seulement il y avait une sorte de boîte aux lettres chez toi, dans ton caveau ! Je pourrais alors te glisser des lettres, des petits objets, quelques cadeaux. Ce serait à l´abri de la pluie et des curieux. T´envoyer mes écrits pour que tu saches que nous pensons encore à toi. Enfin, pouvoir un jour, incognito, te lire mon histoire, assise sur ta pierre, un peu comme autrefois. Oserais-je seulement ?


Yannick, ton visage s´efface. Des souvenirs, quelques images. Des restes de toi dans mon sang. Ton prénom, des sons, des couleurs. Tout est défraîchi. Et pourtant plus ça va, plus j´avance vers toi. Mes mains sont tes mains. Mon regard, ton regard. Ma voix, ta voix. La lettre, le son, un pas vers le souvenir. Des marques sur la piste qui me mène jusqu´à toi. Chemin caillouteux, de la boue et des ornières. La roue reste coincée, manque plus que je crève. Que trouverai-je au bout ? Derrière les murmures et les ombres... le silence ?" (p.50-51)


"Comment peut-on voir mourir celui à qui on a donné la vie ? Qui définit tout un pan de notre existence ?

Et pourtant, ma fille, je veux la mettre au monde. Qu´elle s´en réjouisse, qu´elle se révolte aussi. Le passage des saisons, l´ivresse des moments heureux qui, je le sais maintenant, ne durent qu´un instant. Les après-midis d´ennui passés dans sa chambre à se raconter « quand je serai grande » en ignorant que finalement, le temps le plus précieux, il est là, justement, qui s´écoule tout doucement. Mais on brusque le sablier. On le retourne. On veut grandir. Et puis, un jour, on regarde en arrière et on se surprend à éprouver une nostalgie un peu convenue et surtout très kitsch. Ma fille, je veux qu´elle ait le temps d´observer le temps. Tout ira toujours trop vite. Justement, arrêter le temps. Pour qu´elle puisse demeurer, elle aussi, à son tour, une enfant." (p.75-76)


3ème prix au Prix littéraire de la ville de Belfort - ici avec la lauréate Sarah Meyer.