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LE CONFINEMENT

A Freiburg, en Allemagne, le Lycée Franco-Allemand, établissement d´exercice de Magali Hack, est fermé depuis le 9 mars pour cause de Corona virus. Depuis lundi 16 mars, toutes les écoles sont fermées, en France comme en Allemagne, et les habitants de nos deux pays sont confrontés à la problématique du confinement.


Grâce à l´écriture, Magali Hack souhaite garder une trace et partager cette expérience individuelle et collective devenue entre-temps malheureusement universelle. Le projet s´intitulait au départ "Quinze" (reférence à la période initialement prévue de quatorzaine). Maintenant, il a pour simple titre "Le Confinement".


JOUR #1

Lundi 9 mars

Le Lycée Franco-Allemand de Freiburg est un établissement binational né de la réconciliation entre nos deux pays. Il réunit sous un même toit environ 750 élèves français et allemands, de la sixième à la terminale. Il se situe Runzstr.83, à Freiburg, dans le sud de l´Allemagne, à vingt-cinq kilomètres de la frontière avec le Haut-Rhin. Dans le quartier, juste à côté d´une maison de retraite, du conservatoire de musique et non loin du ZO, un centre commercial.


Le LFA est fréquenté par des élèves d´horizons différents. Des Fribourgeois, mais aussi des Alsaciens qui, chaque jour, prennent la route depuis Mulhouse (une heure aller, une heure retour). Depuis 2006, directement après mon année à l´IUFM, j´y enseigne le français. En 2014, j´y rencontre Frank, collègue allemand enseignant l ´histoire et l´allemand. Depuis 2016, nous sommes mariés et parents d´ une petite fille de 3 ans, Juliette.


Vendredi, il y a trois jours, en fin de matinée, mes élèves de première m´ interpellent : « Madame, il faut que vous sachiez ce qui se passe à Mulhouse. On parle d´épidémie. Il faut interdire la circulation du bus ». Et de rajouter : « On ne veut pas cafeter mais une élève de terminale qui a assisté au rassemblement évangélique est encore présente au lycée aujourd´hui ».


L´élève en question est convoquée par la direction. A 13 heures, fin des cours. Je passe voir rapidement Mme P., proviseure de la section francaise, bien consciente et informée de la situation. Elle attend que les autorités – on ne sait pas vraiment lesquelles, celles allemandes ou celles francaises ? - donne des ordres et des mesures.


A 15 heures, Frank et moi écrivons à un mail destiné à l´ensemble de nos collègues pour les informer de la situation alsacienne - s´ils ne le sont déjà - et leur apprendre que nous ne reviendrons pas au lycée tant que le bus circulera. Nous proposons une action collective - faire valoir notre droit de retrait entre autres - pour faire comprendre à nos instances de tutelle la gravité et l´urgence de la situation. Un second mail complète le premier, avec des liens vers des articles de BFM et LCI et la vidéo de la conférence de presse du Préfet du Haut-Rhin. La demande aussi de respecter notre décision – certains collègues nous percoivent déjà comme des lanceurs d´alerte irresponsables et excessifs.


En attendant, samedi, j´anticipe un minimum : achat de flacons de gels désinfectants, des pâtes et encore des pâtes, des courses pour tenir au moins une semaine. Si l´école est fermée, nous serons peut-être limités dans nos déplacements. Il faut s´organiser. Au début de la crise Corona, comme beaucoup je pense, je me suis moquée des gens qui dévalisaient les raysons des supermarchés (sucres lents, papier toilette, bouteilles d´eau, farine), qui se promenaient avec des gants ou se frottaient toujours les mains. Maintenant, je comprends.


Dimanche après-midi, enfin, le soulagement : les autorités allemandes ferment l´école pour quinze jours. Les deux directeurs envoient un communiqué commun rédigé dans les deux langues précisant que les cours seront assurés en ligne via Moodle et que très vite des informations concernant le bac seront transmises – les épreuves écrites doivent se dérouler dans trois semaines. Pour le moment, aucune information concrète concernant des conseils à appliquer dans la sphère privée. L´école est fermée mais doit-on considérer que nous sommes en quarantaine ?


Ce matin, lundi, grasse matinée pour nous trois. Pour une fois, le réveil n´a pas sonné. Inutile de se lever à 6h30, de se dépêcher, se doucher, s´habiller, réveiller la petite, la presser. Après le petit déjeuner, nous décidons de ne pas envoyer Juliette au Kindergarten pendant les quinze prochains jours. Comme un collègue, Michael, et sa femme Sybillle, autre couple franco-allemand de la rue avec leurs propres enfants. Notre logique : si nous pouvons être porteurs sains, nos chères têtes blondes aussi. Inutile de faire prendre un risque aux autres enfants et leurs familles et de contribuer ainsi à la propagation du virus.


Vers 8h30, je travaille une heure à l´ordinateur pour l´école. Dans chacune de mes quatre classes, je désigne un élève référent. Chaque classe reçoit via mail ou Whatsapp des instructions très précises de travail personnel à faire pour les deux semaines à venir. Des dossiers de lecture pour les uns, des révisions pour les autres. En cours de francais langue du partenaire, mes élèves allemands ont à traiter un sujet questionnant la nécessité du voyage à partir d´une citation du Candide de Voltaire. Ce n´est pas fait exprès mais la réflexion est on ne peut plus d´actualité. Des dates-limite à respecter. Les travaux seront notés. Histoire de s´assurer que tout le monde reste motivé.


En fin de matinée puis en milieu d´après-midi, quelques rayons de soleil. Nous en profitons pour sortir avec Juliette. Lui faire prendre l´air. Hors de question d´aller en ville. Personne ne nous contrôle mais là encore, nous devons assumer. Le seul endroit, finalement, où l´on ne fait rien risquer, c´est la nature. Au bord de la rivière, dans la forêt ou là-haut, en altitude. Une heure de trottinette au bord de la Dreisam, le même parcours que je faisais enceinte, tel que je le relate dans les pages de Confidences à un ange. Dire bonjour aux taupes, jeter des cailloux dans l´eau, y mettre carrément les pieds. Crêpes à la confiture à midi. On mangera équilibré ce soir. A 15 heures, après la lecture des aventures d´Anna et d´Elsa, sortie dans la neige, pour faire de la luge. Retour rapide à la maison - il y a des bourrasques. Nous passons l´après-midi à jouer dans le salon : dînette, chocos et thé pour toute la famille.


Juliette vient maintenant d´aller au lit, son marchand de sable - Sandmännchen- sous le bras. Assise à la table de la salle à manger, je recopie ces lignes à l´ordinateur et dresse le bilan de cette première journée. La nouveauté de se sentir explicitement responsable individuellement pour servir une cause, une lutte presque, collective. Il ne s´agit pas de devenir paranoiaque mais de prendre quelques précautions. Les premières contraintes aussi. Renoncer déjà un peu à notre sacrosainte liberté de mouvement. L´école est fermée, oui, mais nous ne sommes pas en vacances.


JOUR #2

Mardi 10 mars

L´école est certes fermée pour deux semaines mais aux yeux des autorités allemandes, nous ne sommes pas en quarantaine. Depuis hier soir, nous avons des préconisations de la part du Gesundheitsamt portant sur les mesures d´hygiène habituelles. Il ne faut pas se faire de soucis. Trop de prudence n´est pas bon non plus. Les choses se mettent en place pour assurer le suivi pédagogique des élèves. On échange des mails, découvre les subtilités des pateformes d´apprentissage à distance. Les professeurs, s´ils le veulent, peuvent même venir et se réunir au lycée - en maintenant bien sûr la distance de sécurité de 1-2 mètres.


En ce qui nous concerne, nous avons été contraints de faire tester Juliette. Depuis dimanche, elle a une toux très prononcée et depuis hier, elle a de la fièvre. Sans vouloir nous alarmer, nous avons appelé notre pédiatre, qui nous a conseillé de contacter directement la Hotline de la Uniklinik (CHU) qui nous a demandé de nous adresser au Gesundheitsamt. Manque de chance, il était 16 heures, "Feierabend".


A cinq heures, ce matin, Juliette nous a réveillés avec sa grosse toux. Elle nous a rejoints dans notre lit, a toussé de plus bel. Un quart d´heure plus tard, nous étions en route pour le service pédiatrique de la Uniklinik - il est judicieux d´y aller tôt et non en milieu de matinée ou de journée. Une infirmière nous accueille, nous lui expliquons la situation. Très vite, un médecin arrive, blouse et masque bleus. Rendez-vous à 9h30 à la première session de test quotidienne. Attente à l´extérieur, sous la pluie, à deux mètres des autres patients qui viennent se faire tester. Juliette s´impatiente, trépigne, fait une crise. Elle veut rentrer à l ´intérieur et aller jouer avec le train en bois géant qui, normalement, sert de salle d´attente aux enfants. Elle finit assise sur mon sac pour ne pas avoir les fesses froides, sous mon grand-parapluie en plastique transparent et aux papillons bleus acheté pour presque rien à DM. En tout, nous sommes peut-être cinq - six familles - les autres enfants viennent tous d´un Kindergarten où un cas a éte détecté. Le prélèvement, en soi, est rapide - une poignée de secondes. La Uniklinik a notre numéro, ils nous appelleront.


Après-midi pluvieux à la maison. Nous tournons littéralement en rond. On finit par une partie de cache-cache à trois dans l´appartement. Juliette découvre qu´elle peut se cacher dans les armoires. La Uniklinik n´a pas appelé. Avant d´aller se coucher, Juliette demande à prendre son sirop pour la toux puis son Paracetamol. "Leckerei leckerei".


Ce soir, avec Frank, nous avons commencé à remplir les fiches avenir des Terminales pour la procédure Parcoursup. Nous sommes de bonne volonté, trouvons de la créativité à l´un, de l´intelligence sociale à l´autre. Calculons des moyennes, fixons des rangs. Le site rame, il y a trop de connections. Difficile de rester concentrés. Finalement, nous éteignons tout.

JOUR #3

Mercredi 11 mars

Juliette est malade mais ce n´est pas le Corona. Hier soir, trouvant qu´elle était bien encombrée, et suivant les indications données par le médecin, à savoir ne pas hésiter à appeler si jamais on considérait que l´état de notre enfant se détériorait, nous avons pris le téléphone pour contacter la Uniklinik. Au bout du fil, le jeune médecin qui a testé Juliette. Elle recherche dans ses fichiers : le test est négatif. Elle nous propose de faire venir Juliette pour l´examiner ou d´attendre le lendemain. Juliette dort maintenant. Nous n´encombrerons pas les urgences. Pour pouvoir la surveiller, je dors avec elle.


Depuis que je commence à écrire et partager ce qui se passe – ou ne se passe pas, les réactions des uns et des autres divergent totalement. Intérêt et sympathie des uns, notamment dans les commentaires sur ma page Facebook, d´autres, certains collègues et amis pourtant proches me clouent presque au pilori. Pour eux, je psychote, tourne en rond. Trop précautionneuse, je vois le mal où il n´est pas. Je ferais mieux d´aller bosser et d´envoyer ma fille à l´école. Je regarde trop la télé, m´informe trop et entretient en plus l´hystérie générale.


Ce matin, j´ai pensé « j´envoie tout bouler ». Finis la prudence et le scepticisme, faisons comme tout le monde : la piscine, les virées en ville et - pourquoi pas ?- prolongeons nos vacances. Après tout, le Corona, ce n´est pas si grave, on en meurt rarement, seuls les vieux, comme on dit, sont concernés. L´école est fermée par mesure de précaution. Faut pas chercher. C´est comme ça, c´est tout. Et puis, au fond de moi, ma petite voix qui me dit : et si. Surtout cette sensation : c´est comme sur le Titanic. Le bateau qui coule, mais les plus forts ou les plus chanceux vont s´en sortir, continuons alors de danser et de s´enivrer.


Une autre image qui depuis quelques jours me revient, une autre référence, cette fois-ci de mon enfance : la figure de la sorcière, Mme Min, dans son combat avec Merlin l´enchanteur dans le dessin animé de Walt Disney. Madame Min qui croit avoir gagné, triomphe, saute dans tous les sens. Puis son corps se transforme, grossit à vue d´œil, sa peau devient verte et elle tombe malade. Eh oui, Merlin est un virus. Mme Min et sa parade mais Mme Min aussi vautrée et alitée, le thermomètre rouge dans la bouche. Mme Min qui n´a pas voulu voir les choses venir. Même pas peur.


En début d´après-midi, j´ai emmené Juliette chez sa pédiatre, Frau Blumenthal. Je l´apprécie beaucoup. Elle est très "sachlich", n´hésite pas à prescrire des antibiotiques quand il le faut, ne nous déconseille pas de faire vacciner notre enfant et surtout, ne me culpabilise pas en tant que jeune femme conciliant vie de famille et vie professionnelle. Elle a étudié à Montpellier, est francophone mais ensemble, nous parlons allemand. Diagnostique : bronchite. Frau Blumenthal nous dresse une ordonnance : des médicaments, Ibuprofen, sirop pour décrocher les glaires et spray pour le nez. Elle me pose beaucoup de questions sur la situation au Lycée Franco-Allemand, première école de la ville à fermer, me raconte le chaos auquel ils commencent à être confrontés, le centre médical qui va être contruit dans les quartiers ouest de la ville juste pour pouvoir tester les habitants. Pas beaucoup de mots entre nous pour comprendre que nous partageons la même vision des choses.


Après le rendez-vous, Juliette s´endort tout de suite dans sa "remorque" de vélo. Je ne rentre pas tout de suite, direction la Dreisam, je la longe et me voici très vite en plein milieu des champs. Il y a un peu de soleil, un vent agréable et il ne fait pas froid. Je me sens bien.


A la maison, avec Frank, nous essayons de trouver un rythme. Ne pas toujours parler du Corona, avoir du temps pour notre fille et ne pas négliger pas ce qui doit être fait pour l´école mais aussi comme tâches ménagères. Frank est un peu nerveux et j´ai l´impression que se concentrer sur le quotidien est sa stratégie à lui pour ne pas trop réfléchir. Il trouve souvent que j´exagère un peu même s´il commence à se rendre compte que, même à Freiburg, les choses changent. Je ne lui raconte pas tout. Il sait que j´écris un journal mais pas plus. Ce n´est pas le moment. Il a besoin de calme et d´harmonie, pas que je l´embête avec mes idées, mes observations mais mes craintes aussi. Je joue la gentille, la mère impliquée, la professeure soucieuse du suivi de ses classes. Ce matin, je me suis faite belle pour lui, brushing et maquillage. Dans la salle de bain, je me souris devant la glace. Dans ma tête, j´écris.

JOUR #4

Jeudi 12 mars

L´Allemagne se prépare pour le Corona. Conférences de presse répétées d´ Angela Merkel et de son ministre de la santé, interventions marquées du Robert Koch Institut. Gros hic - comme le reconnaît elle-mème la chancelière : le fédéralisme. Chaque Land est renvoyé à sa propre situation, doit fixer lui-même ses propres mesures. A l´inverse, beaucoup de régions demandent à Berlin de leur indiquer clairement ce qu´elles doivent faire. Le Robert Koch Institut en appelle à la vigilance et à la responsabilité individuelle de chacun - "Selbstverantwortung". Il demande aux plus jeunes une certaine solidarité, il faut protéger nos aînés. Mesure qui fait consensus : L´Alsace et la Lorraine - le Tagesschau, JT du soir, dit "Grande Est" - rejoignent la liste des territoires à risque. Il est déconseillé d´y séjourner ou de s´y rendre, ne serait-ce qu´une journée.


Dans ma démarche, il s´agit avant tout de garder la trace d´une expérience individuelle et collective extraordinaire – extraordinaire dans le sens « qui sort de l´ordinaire » - et qui, je le crains, a vocation à devenir universelle. Regarder sincèrement en moi ce que tout ça, ça fait – la tournure n´est pas élégante mais je ne saurais dire autrement. Décortiquer ma pensée et mes émotions pour m´observer, tout mettre à distance. Un peu comme dans Confidences à un ange avec le sentiment du deuil et les changements liés à ma grossesse. A travers ce projet d´écriture, il ne s´agit donc pas de juger ou de condamner les agissements d´individus en particulier ou des autorités même si au départ, certains réactions ou décisions ont pu me surprendre et même m´indigner. Maintenant, j´ai compris que chacun réagit comme il peut selon sa structure mentale, son histoire mais aussi ses contraintes.


Cette citation d´Albert Camus : « Chacun fait comme il peut mais chacun doit faire tout ce qu´il peut ».


On fait des plaisanteries, on fait les malins, on veut rester léger, l´air détaché. Au contraire, on se crispe, on est obnubilé par ça. Entre les deux extrêmes, le doute et le flottement. Ce que tout le monde partage, en revanche, c´est l´incertitude de ce qui sera dans quelques jours, quelques semaines. Je n´ose pas écrire "quelques mois". Difficile de se projeter. On rapprend à vivre le jour. Le Corona et le Carpe diem moderne. Accepter et devoir accepter qu´on ne peut rien contrôler. On ne sait pas et on ne peut pas savoir. Lâcher prise, finalement. A travers mon écriture, je veux tenir le journal de bord de ce voyage à destination inconnue.


Les ventes de La Peste de Camus ont littéralement explosé. Au début, cette information m´a fait sourire. Là aussi, maintenant, je comprends le besoin de lire ou relire cette œuvre. Kamel Daoud, mardi dernier dans sa chronique du Point a qualifié ce roman de « manuel de dignité ». Il a raison. Je connais ce livre moins bien que L´Etranger bien que longtemps je l´ai préféré. Un extrait, en particulier, m´a marquée – celui portant sur les séparés – titre prévu au départ pour le livre. Ce passage se trouve à la fin de la partie 3, le docteur Rieux est le narrateur. Je retiens surtout ces lignes : « Notre amour n´était plus qu´une patience sans avenir et une attente butée. (…) L´attitude de certains de nos concitoyens faisait penser à ces longues queues aux quatre coins de la ville devant les boutiques d´alimentation. C´était la même résignation et la même longanimité, à la fois illimitée et sans illusion. »


Je n´ai pas peur de devenir malade ou de mourir. Idem concernant mes proches. J´ai confiance en la médecine. En revanche, j´ai peur d´être séparée pour un temps indéfini de toute une partie de moi : mes parents, mes frères et leurs familles, ma région d´origine, la Bourgogne. Comme en Italie actuellement, être confinée et devenir obligée de le rester.


Ce matin, très tôt, je suis allée au lycée y récupérer mes affaires. Avant de quitter la maison, j´ai pris soin de désinfecter une première fois mes mains. Je me suis garée dans le parking souterrain, suis passée par l´extérieur - surtout pour éviter de toucher le plus de portes possible. Devant l´entrée du bâtiment principal, quelques élèves accompagnés de leurs parents attendaient que le directeur adjoint leur rapporte leurs fournitures laissées dans leurs casier. Il m´a tenu la porte et j´ai remarqué que tous les deux, nous prenions automatiquement nos distances maintenant. De voir l´école vide - alors que seulement quelques jours ont passé depuis sa fermeture et que j´y étais déjà passée en période de vacances - cela m´a fait un pincement au coeur. En repartant, j´ai croisé Mme P. toujours aussi vive et mobilisée. Un peu assombrie aussi, je dois le dire. Nous avons évoqué rapidement le Grand Est considéré comme zone à risque. Pour le moment, nous ne savons rien de plus. Dehors, j´ai trouvé le contraste entre le ciel gris, les parterres et les arbres en fleur particulièrement joli.


A Freiburg, trois écoles sont fermées maintenant et - le journal local, le Badische Zeitung, en parle peu - dans chaque école ou presque, une ou plusieurs classes sont fermées parce que un élève ou un professeur a été exposé ou contaminé. En tout, pour le moment, il y a 26 cas avérés de Corona pour Freiburg et ses alentours. Je ne peux pas dire si c´est beaucoup.


A midi, j´ai demandé à Alina, mon amie roumaine avec qui j´ai étudié à Strasbourg et qui habite à Turin avec sa famille de nous raconter leur expérience. En début de soirée, j´ai publié son texte sur les réseaux sociaux. J´ose espérer que son témoignage, celui d´une vraie personne, plus qu´un reportage TV ou un article de journal, fera prendre conscience à tout le monde combien il est est nécessaire d´être individuellement vigilant et responsable.

TEMOIGNAGE D´ALINA - ITALIE

Jeudi 12 mars

« Bonjour Magali,


Comme tu le sais déjà, moi je vis en Italie avec ma petite famille, mon mari et mes deux enfants de huit et presque trois ans. On habite dans la périphérie de Turin, dans une ville d'un peu plus de 50 000 habitants. Depuis presque trois semaines, on vit dans une dimension presque irréelle, qu'on aurait peut-être pu imaginer seulement en regardant un film.


Tout commence le 21 février, date à laquelle est découvert le premier cas de Coronavirus. Il s´agit d´un jeune homme de38ans qui vit à Codogno, un bourg de 15000 habitants près de Milan. Les autorités cherchent à dresser le plus vite possible la liste de tous les contacts que cette personne a eus les derniers jours. On fait des tests et on découvre très vite d'autres cas positifs : sa femme, enceinte de 8 mois, son ami, les clients d'un bar qu'il fréquentait, les médecins et le personnel qui l'ont ausculté, les autres personnes présentes dans l'hôpital quand il est arrivé très mal en point.


Le même jour, on découvre deux autres cas à Vò Euganeo, un village à 170km de distance et le soir malheureusement, l´un des deux meurt. On compte déjà 17 personnes positives découvertes le premier jour et on décide d'activer la quarantaine pour toutes les personnes entrées en contact avec elles, tandis que dans toute la Lombardie on dit aux citoyens de rester chez eux et de prendre des mesures.


Le lendemain, samedi 22 février, on prend conscience de l'extension de la crise dans tout le centre nord d'Italie. Le soir même du deuxième jour, on a le premier décret de loi qui qualifie de "zone rouge" les 10 communes de Lombardie avec le plus grand numéro de cas enregistrés. Les communes sont en quarantaine pour 15jours, on ne peut plus ni entrer ni sortir et les habitants ont le droit de sortir de chez eux seulement en cas d'extrême urgence. Le numéro de contaminés augmente à 76.


Le deuxième jour, on déplore malheureusement un deuxième décès. Le troisième jour, dimanche 23février, on ferme le "calcio", le foot tant aimé par les italiens. Les forces militaires et la police locale prêtent main forte pour faire respecter la quarantaine dans les zones où elle a été imposée. Six autres régions du nord de l´Italie décident de fermer toutes les écoles et universités.


On annule tout genre de manifestation publique, parmi les plus connues : le carnaval de Venise et d'Ivrea. Les bars et toute autre activité nocturne (comme les discotèques) sont fermés au moins de 18h à 6h du matin. On ferme aussi les cinémas, musées, salles de gym, etc. Et on découvre la panique. Les gens se ruent dans les supermarchés pour essayer de faire des provisions de première nécessité ( il n´y a déjà plus de gels désinfectants et de masques médicaux). On est "seulement" à 150 cas positifs et 3 morts en 3 jours.


Le lundi 24 février, quatrième jour depuis le début de la crise, mais premier jour où on doit retourner au travail, on commence à voir les moyens de transport de plus en plus vides. Les employeurs s'organisent en urgence pour essayer de faire travailler le plus de salariés possible en télé-travail. On se rend compte du fort impact économique que cette crise aura. Il y a déjà beaucoup de personnes en quarantaine qui ne peuvent plus aller travailler. Le tourbillon nous emporte tous.


Je ne vais pas continuer à te raconter jour après jour les mesures prises. Maintenant on est à presque 3semaines depuis le début de la crise. Entre-temps, le 4 mars, on a fermé toutes les écoles en Italie. L'enseignement continue à distance, en ligne.

Des mesures de plus en plus rigides ont été prises. Le 9 mars, à travers un autre décret, toute l'Italie est devenue "zone rouge". On a le droit de sortir de chez nous seulement dans 3 cas :

- pour des raisons médicales (mais si on pense être infecté, il ne faut surtout pas aller à l'hôpital, mais rester chez soi et appeler les hotline d´urgence)

-pour faire les courses (une personne à la fois)

- pour aller travailler pour toutes les personnes qui doivent encore aller travailler ( il y a encore des usines ouvertes, les hôpitaux, les pharmacies, les supermarchés etc…)


Si on veut sortir pour faire une promenade, il vaut mieux éviter. Il y a des postes de contrôle un peu partout où on vérifie le certificat qu' on doit toujours avoir il s'agit d'un document qu'on remplit avec les raisons de notre sortie). Si les règles ne sont pas respectées, on risque l'amende ou la prison Les courses doivent être faites dans le supermarché qui se trouvent le plus près de la maison. On n'a pas le droit de se déplacer d'un pays à un autre, même pas pour voir nos parents. Les cérémonies civiles et religieuses sont interdites, y compris les mariages et les enterrements. Malgré tous nos efforts et tous ces mesures restrictives, le 11 mars dernier, on comptait en Italie plus de 10 000 cas de personnes contagiés et 827 personnes décédées.


Je vis avec ma famille une période irréelle. Chaque matin, on se lève en pensant pour un instant que ce n'était qu'un mauvais rêve. Le fait de devoir rester enfermés dans la maison n'a presque plus de poids en ce moment lorsqu'on réalise que beaucoup parmi les personnes infectées ont besoin de soins spécifiques en unité intensive parce beaucoup parmi eux ne respirent plus automatiquement et doivent être intubés...


Nous tous, au début, on pensait avoir à faire avec une grippe un peu plus forte qui touchait surtout les personnes âgées . Maintenant, on a devant nos yeux la dure réalité : on est en grave pénurie de lits dans les hôpitaux, le personnel médical, souvent touché par le virus, manque aussi. Tout genre d'intervention médicale (sauf celles nécessaires pour sauver les vies) est annulé - par exemple dans certaines régions, on a arrêté les vaccins obligatoires des bébés, ou il y a des malades du cancer qui ont vu leurs soins arrêtés à cause de cette crise...


Quand on se rend compte que l'urgence dans l'immédiat concerne avant tout notre système de santé qui n'arrive plus à faire face à la situation, la peur nous touche au plus profond. Mais on doit tenir bon et continuer à faire de notre mieux pour essayer d'éviter la contagion. On doit garder espoir pour nos enfants, qui, eux, sont toujours positifs... Chez nous, un peu partout, nos enfants nous encouragent en accrochant dehors aux balcons des banderolles sur lesquelles figurent sous un arc un ciel cette phrase qui exprime notre espoir à tous :"Tout ira bien".

JOUR #5

Vendredi 13 mars

Hier soir, comme tout le monde, je pense, j´ai regardé Emmanuel Macron à la télévision. Comme tout le monde, je pense, je n´ai pas été surprise. La fermeture généralisée des crêches et des écoles, il fallait s´y attendre. Je l´ai trouvé clair, résigné, combattif. Seul bémol : son positionnement sur les élections. Sinon, un vrai chef. Dans ma tête, en le voyant, la mélodie de la comptine Malbrough s´en va en guerre.


Pendant que j´étais devant le poste, Frank est parti faire les courses. Nous avons voulu éviter les mouvements de panique possibles des prochains jours. Il est revenu avec des pâtes, des boîtes de conserve en tous genres, des litres de lait et de jus de pommes, du müsli à gogo. On peut voir les choses venir. Idem avec les courses chez DM - produits ménagers, gel WC, eau de javel, croquettes pour le chien. Nous avons tout. Nous sommes prêts.


Quand il est rentré à la maison, nous avons beaucoup parlé. Assis dans notre petite cuisine, sur une grande feuille A3, nous avons esquissé notre plan d´action. Fixer ensemble et calmement les mesures et les règles que nous voulons suivre - et ne pas attendre que l´on nous dise quoi faire. Nous faisons un listing : limiter au maximum nos sorties dans la foule, limiter nos contacts avec les personnes âgées, se laver les mains plus souvent et plus longtemps, automatiquement après chaque sortie à l´extérieur, se partager nos journées exclusivement entre Juliette et notre travail, le suivi de nos élèves. Prendre l´air deux fois par jour - soit dans la forêt qui se trouve directement derrière chez nous soit en prenant le vélo ou la voiture pour rejoindre la nature. C´est tout et c ´est déjà pas mal.


Notre état d´esprit : "Faire tout simplement ce qu´il y à faire, jour pour jour". Anticiper, s´organiser. Etre pragmatique, faire preuve de bon sens.


A Freiburg, les consciences se sont réveillées mais trop nombreux sont les habitants qui continuent de ne pas vouloir - ou pouvoir - regarder la situation en face alors que plus personne ne peut croire raisonnablement à un rapide retour à la normale. Il ne manque maintenant que les mesures et consignes des autorités. Les gens parlent d´un blocage de quinze jours. Ils se leurrent complètement.


Pour le moment, nous ne savons officiellement pas ce qui va se passer avec notre lycée. Ici, sans doute à cause du fédéralisme, rien encore des mesures concrètes prises par la France et annoncées par notre président. Entre collègues, nous communiquons beaucoup. Quand on se salue, au téléphone ou dans un mail, la question " ça va? " a retrouvé tout son sens et quand on se quitte, on se souhaite "une bonne journée et surtout une bonne santé". Nous sommes la majorité à douter de la réalité de la réouverture du lycée le 23 mars.


Nous faisons ce que notre hiérarchie attend de nous, comme notre hiérarchie fait ce que la sienne attend d´elle. Au fond, sans pouvoir se le dire ouvertement,entre nous, personne n´est dupe. Comme dans une pièce de théâtre, chacun continue de tenir son rôle, se donne du mal pour que l´interprétation reste crédible mais les canevas se fissurent et l´intrigue est plus que branlante. Comme dirait Voltaire, "on travaille parce qu´il n´y a que ça à faire". Les élèves de terminales nous envoient leurs derniers devoirs, nous leur répondons. Nous n´avons pas le coeur de leur dire que passer le bac, dans trois semaines, ce n´est pas réaliste.


En ces premiers jours de tumulte silencieux, il convient, pour les uns et pour les autres, de tout d´abord s´organiser pour soi et à ses proches. Ne pas prendre de risques inutiles pour soi et pour les autres. Le reste, on a le temps de voir.


J´ai évoqué devant Frank la question de son père. Lui qui a 80 ans et est si fragile du coeur, est-il raisonnable de le faire venir ici maintenant - comme prévu - en maison de retraite ? Et si, comme en France, leur accès devenait interdit aux familles pour protéger les résidents ? Pour Frank, ces derniers jours, tout était clair : son père sera ici le 21 mars. L´appartement est prêt et tout a été planifié pour cette date. Pour moi, aujourd´hui, surtout après le passage de Macron à la télévision - il n´y a pas de raisons que l´Allemagne réagisse autrement - plus rien n´est sûr. Là aussi, il faut attendre. Accepter la réalité, vraiment, qu´on ne peut plus rien prévoir. Inutile de faire venir Martin - c´est son prénom - s´il se trouve isolé, confiné et surtout exposé.

JOUR #6

Samedi 14 mars

Tout s´accélère et paradoxalement, en même temps, le temps semble suspendu. En France et en Allemagne, mobilisation générale dans cette course contre la montre. L´approche respective de chaque gouvernement semble différente, plus financière et économique ici, davantage sanitaire pour Paris. A moins que ce soit juste une question de traitement médiatique.


Jeudi et hier encore, comme des millions de gens en France mais aussi de ce côté-ci du Rhin, nous avons fait les courses pour préparer notre confinement. Sur les réseaux sociaux, beaucoup d´internautes ont réagi, très justement souvent, parfois de manière irrespectueuse. On me reproche mon manque de civisme. En temps normal, je leur donnerais raison. Aujourd´hui, je ne peux que répondre ceci : dans l´urgence, on est avant tout humain - et malheureusement parfois individualiste, il faut le dire. Mais si on veut se confiner et limiter tout contact social, pour se préserver mais aussi préserver les autres et ralentir le virus - c´est notre priorité - difficile de faire autrement.


Je comprends les réactions violentes qu´il y a pu avoir mais c´est faire fausse route ou ne pas cerner ma démarche. En écrivant, je veux transcrire seulement ce qui se passe et raconter à partir de mon vécu et de mon ressenti une période particulière qui sera pour nous tous très difficile. Démarche que j´exige sincère, même si je dois parfois me présenter sous un jour pas très glorieux. L´objectif de pouvoir dire honnêtement quand tout sera fini : voilà ce qui s´est passé, ce que nous avons vécu, ce que j´ai pensé, ce que j´ai fait - ou pas fait. La conviction aussi qu´il faut dire avoir le courage de dire les choses. Ni plus ni moins. J´ai conscience que je ne suis ni vertueuse ni exemplaire. Pas meilleure ni pire que quelqu´un d´autre. Je suis Magali et, comme tout le monde actuellement, je fais ce que je peux.


Toute la journée d´hier, région après région, les fermetures d´écoles ont été annoncées. Goutte à goutte. Pour le Baden-Wurtemberg, la décision est tombée un peu après midi. Le matin, déjà, j´ai pris la liberté de prèvenir mes Abiturienten - futurs bacheliers. Ma priorité maintenant : me mettre sur skype pour communiquer directement et visuellement avec mes élèves.


Toute la journée d´hier, nous sommes restés à la maison occupés à nous organiser, à ranger, à astiquer. Nous avons passé une bonne partie de la matinée au téléphone avec nos proches - notamment les personnes âgées - pour les prier de se préparer pour ensuite ne plus devoir sortir. Nous avons informé nos voisins et les jeunes familles que nous connaissons de l´évolution de la situation, c´est rassurant de voir que tous, entre nous, nous sommes déjà solidaires. Frank s´est occupé de Juliette tandis que je réglais ce qui devait être réglé.


J´ai consacré ensuite beaucoup de temps à jouer avec ma fille. Aux playmobils d´abord - camping-car, fête d´anniversaire pour toute la famille, croisière avec Mamie et les cousins. Nous avons aussi chanté - la berceuse d´Henri Salvador. Enfin, nous avons sorti le matériel de bricolage. Découpage et collage pour elle, coloriage et dessin pour moi. Une maison, un bateau, une clairière avec un beau soleil orangé.


Je sens que l´enjeu majeur des prochaines semaines réside là : donner à mon enfant tout ce dont elle a besoin pour que, du haut de ses trois ans, elle ne souffre pas trop de cette période. Elle qui aimait tant le Kindergarten, jouer avec les autres. Et encore, nous sommes très privilégiés. Pas de problème de garde ni la mauvaise conscience de ne pas être assez là pour ses enfants.


Aux uns et aux autres, voici ce que j´ai envie de dire ce matin : au-delà de nos responsabilités - et il ne s´agit pas d´opposer l ´un à l´autre , n´oubliez pas l´amour. L´amour et la tendresse. La formulation semblera mièvre mais qu´importe. Là aussi, j´assume. Pour citer encore Camus : "On n´a qu´un seul devoir, c´est celui d´aimer".

JOUR #7

Dimanche 15 mars

C´est le week-end des choix. Pour les gouvernements mais aussi pour les particuliers. Certains d´entre nous doivent trancher, prendre une décision qui relève souvent du dilemme et parfois du crève-coeur. Difficile de savoir ce qui est juste et ce que l´on doit faire. Mais il faut choisir - partir du principe qu´il vaut mieux avoir des regrets que des remords. Nous n´avons vraiment pas le temps de trop réfléchir et de faire dans le sentiment.


Notre premier choix : jusqu´à nouvel ordre, Anouk, la fille de Frank née de son premier mariage, la soeur de Juliette, ne viendra pas à la maison un week-end sur deux comme elle en avait l´habitude. Elle restera chez sa mère et son beau-père et ils font en sorte de prendre leurs précautions de leurs côtés. Nous serons en contact permanent par Whatsapp. Pour Juliette, c´est important de voir sa grande soeur.


Notre second choix concerne le père de Frank. Nous avons décidé de le faire venir tout de suite en établissement médicalisé ici à Freiburg et de l´y installer pendant que nous y avons encore accès. Dans une semaine, comme c´était prévu, il aurait été trop tard. Je pense - et j´espère- que l´Allemagne interdira aussi les visites en maisons de retraite. Cette décision, prise en accord avec lui et ses autres enfants, nous a coûté beaucoup de temps et d´énergie. L´essentiel pour nous est de le savoir surveillé, assisté et en sécurité. Frank a fait l´aller-retour dans la journée hier - en tout, 900 kilomètres - et tout de suite, ils sont allés l´installer. Pour éviter que Martin soit en contact avec Juliette - les enfants, on le sait maintenant, sont des bombes ambulantes à retardement pour leurs grands-parents - nous n´avons pas raconté à notre fille que son Opa était maintenant pour toujours à Freiburg. Elle ne comprendrait pas qu´elle n´ait pas le droit de lui rendre visite.


Troisième choix : nous restons à Freiburg pour notre confinement. Même si cela me fait mal de devenir séparée de la Bourgogne. Nous avons envisagé plusieurs fois d´y faire un saut rapide mais nous avons changé d´avis. Nous ne pouvons pas prendre le risque de quitter l´Allemagne, ne serait-ce que deux-trois jours si ensuite, on ne peut plus revenir. Accepter d´être séparée de la France pour une période que je devine longue, c´est terrible. D´un côté, comme le souligne ma mère, je n´ai pas le droit de me plaindre, nous avons à Freiburg de très bonnes conditions de vie.


A Freiburg, le centre de tests fonctionne depuis jeudi à plein. Les habitants commencent tout juste à comprendre ce qui se passe réellement. Mais rien de l´effarement général qui est le nôtre actuellement en France.


Depuis notre quartier, nous ne percevons pas l´agitation ambiante bien présente en ville. Nos voisins parlent de queues longues de vingt mètres aux caisses. Nous leur proposons de trouver des solutions avec eux. On s´aidera, c´est sûr. Je leur répète à tous - nous sommes huit foyers au total, trois autres familles, les autres, des couples ou personnes seules de plus de 60 ans : " Organisez-vous, bientôt, on sera contraints de rester sagement chez nous". Ils trouvent sûrement que je les secoue un peu mais je vois qu´ ils comprennent déjà, plus que beaucoup de ma génération. Sans doute car ils sont nés ou ont grandi pendant la guerre.


Herr Lernhard, notre voisin du bas, juge à la retraite : "C´est commme Tchernobyl. La menace est déjà présente mais on refuse de la voir".


Ici, nous attendons chaque jour des mesures supplémentaires et une intervention forte des autorités. Ma belle-soeur dit qu´en Allemagne, on croit plus la presse que les politiciens. A tous, je leur raconte l´intervention d´Emmanuel Macron. Ici, ce ne serait pas possible. On discute, on s´écoute, c´est très démocratique mais en attendant, le virus se propage. Le centralisme et un pouvoir exécutif fort, parfois, c´est vraiment utile.


En attendant, je nous applique - je devrais écrire inflige - une discipline de fer. Un peu comme quand adolescente, je me préparais en aviron à une nouvelle saison. Ce qui arrive est une épreuve d´endurance. Je repense à cette phrase de Maurice, mon entraîneur alors : "L´important, dans l´effort, est de rester concentré et lucide". Etre clairvoyant, (bien) s´informer, informer les autres, sans appuyer pour autant sur leur peur. Etre intransigeante sur l´hygiène et la propreté - même si cela coûte des cris et des pleurs. Je commence à comprendre que je vais devoir rationner nos stocks et apprendre à économiser.


Nous avons tous un peu peur. C´est normal. Mais nous ne sommes pas seuls.

JOUR #8

Lundi 16 mars

Hier soir, l´Allemagne a annoncé la fermeture de sa frontière avec la France : seuls les marchandises et les travailleurs frontaliers pourront circuler. En France, depuis samedi, on est au stade 3 de l´épidémie et aujourd´hui, dans nos deux pays, nous attendons d´autres mesures.


Dans notre région, le nombre de cas positifs a quadruplé, passant à 827. A Freiburg, la municipalité a fermé le théâtre, les bibliothèques, les écoles, l´université, les musées. Depuis aujourd´ hui, comme nous le pensions, les maisons de retraite sont interdites d´accès aux familles des résidents - nous sommes soulagés parce que mon beau-père est content et bien installé. Pour le moment, ici, les bars et les restaurants peuvent rester ouverts. Il fait beau en ce moment et beaucoup de jeunes et d´étudiants - qui ne prennent pas la mesure de ce qui se passe - passent leur temps en groupes au bord de la Dreisam à faire des grillades ou à boire, les familles continuent de se retrouver sur les terrains de jeu ou à se réunir pour fêter comme il se doit les anniversaires. La Uniklinik sonne pourtant l´alerte.


Les derniers jours ont été pour nous très éprouvants, nous étions extrêmement concentrés. Maintenant que nous avons tout mis en place, il ne nous reste qu´à rester chez nous et à entretenir le lien avec nos familles, nos voisins - les plus âgés notamment. S´isoler physiquement sans couper le lien social.


Je remarque combien nous avons besoin maintenant d´une structure et de rituels pour notre nouveau quotidien. Continuer à se lever tôt, se laver, s´habiller, travailler, penser à nos élèves et à nos classes même si nous avons la tête ailleurs. Donner surtout un rythme à notre fille pour la rassurer, lui donner des repères. Faire en sorte que la période qui arrive ne devienne pas pour elle un traumatisme.


Je veux appliquer la méthode Benigni dans le film La Vie est belle : la situation est extraordinaire, nous ne savons pas ce qui va se passer, mais je dois tout faire pour que ma fille reste enchantée et aille bien. Qu´elle ne ressente pas notre inquiétude, qu´elle soit tout simplement contente d´être là avec Papa et Maman. Dans ce dessein, ma fidèle alliée s´appelle Vourmie, Vourmie qu´on lave, Vourmie qu´on nourrit, Vourmie qu´on va promener à la laisse dans la forêt juste derriere chez nous. Vourmie qu´on caresse, qui vient se blottir sous la couverture sur le canapé.


Heureusement, Juliette s´identifie avec l´histoire de Boucle-d´Or et les trois ours. Elle n´est pas la petite fille aux cheveux bouclés, non. Nous sommes Papa Ours, Maman Ours et Enfant ours. Dans notre appartement, à tue-tête, elle chante "Papa Bär, Papa Bär, où es-tu ? Je suis là, je suis là, comment vas-tu". Pour qu´elle reste en contact avec ses cousins et sa Mamie, nous avons installé Whatsapp sur la tablette.


Les prochains jours vont être déterminants mais j´ai décidé de me consacrer uniquement à notre famille. Ne pas trop lire les journaux, écouter les informations. Me réfugier dans le monde de Juliette, et lui montrer le monde tel qu´il est vraiment, beau. Jouer avec elle, chanter avec elle, dessiner avec elle, se réjouir quand elle se réjouit, la faire rire aussi. J´adore voir ma fille rire aux élats quand je la chatouille.


Faire de la pâtisserie avec elle, des choses pratiques aussi, lui raconter plus d´histoires, continuer de chanter - nous chantons vraiment beaucoup, on casse les oreilles de Frank - apprendre avec elle à jouer au piano. Lui laisser un peu les dessins animés - Petit Ours brun à la piscine et Biene Maja qui vole dans les airs - mais pas trop. Tout simplement m´en occuper. Ce matin, nous avons réaménagé notre salon pour qu´il se transforme en mini maternelle.


Nous devons protéger les plus fragiles, notamment les personnes âgées. Mais il ne faut pas oublier les enfants et tous nos jeunes qui, une fois dans le confinement, voient tous leur cadre s´effriter. Et nous n´en sommes qu´au début. Cette génération aussi a besoin de nous.


Devenons clown pour les faire rire, maître pour les éduquer. Hors de question qu´ils payent le prix fort de cette crise, eux aussi.

JOUR #9

Mardi 17 mars

Enfin, l´Allemagne réagit avec des messures fortes : fermeture des bars, restaurants et de tous les magasins - ormis ceux nécessaires à la vie quotidienne. Pour l´extérieur, accès interdit aux terrains de jeu mais on peut faire du vélo et aller se promener. En France, le président Macron a annoncé le confinement pour l´ensemble du territoire. Il parle de "guerre sanitaire" et insiste bien sur ce point - l´expression est répétée six fois pour faire réagir la population. Le fait qu´il s´adresse directement aux gens - tradition de la Ve République mise en place par de Gaulle - me semble plus efficace que la conférence de presse tenue par Angela Merkel et relayée seulement quelques instants dans le journal du soir.


Ma crainte pour Freiburg et sa région : la météo a annoncé du beau temps pour toute la semaine. Difficile pour les gens alors d ´aller dehors en évitant tout contact social. Hier encore, les bords de la Dreisam étaient bondés - enfants, étudiants et jeunes familles.


Beaucoup de jeunes ici ne prennent pas du tout la mesure de la catastrophe sanitaire qui est en train d´arriver. Le soir, ils font des crises à leurs parents pour pouvoir sortir, rejoindre leur bande de copains pour aller faire la fête - souvent alcoolisée - et s´amuser. Les jeunes familles ne peuvent plus envoyer leurs enfants au Kindergarten et à l´école mais elles se rendent visite les unes aux autres. Les terrasses et les jardins des maisons, eux aussi, sont pleins. Les gens discutent, boivent un café ou un thé, se resservent du gâteau, se demandent qui va faire cours efficacement à leurs petits. En attendant, le virus se propage. Ici, aussi, dans quelques jours - le confinement sera nécessaire.


Hier matin, pour la dernière fois, je me suis risquée dans deux magasins, après avoir pris nos précautions - gants jetables et gel désinfectant. Première étape : OBI pour acheter du sable et des produits désinfectants pour notre voisinage. Ensuite passage éclair chez Babyone, chaîne spécialisée en puériculture et jouets pour enfants. Nous avons acheté le nécessaire pour occuper Juliette ces prochaines semaines : bac à sable, petit toboggan et pataugeoire en plastique, set de pelles et un seau, des feutres et des craies pour le sol. Nous lui avons aussi pris ses chaussures de printemps. Il y avait beaucoup de personnes en route en voiture. Des files devant les pharmacies et les magasins d´alimentation. Rien d´explosif encore mais la tension était palpable - impatience au volant, coups de klaxons à tout va, ce qui est pour ici assez inhabituel.


De retour à la maison, nous avons installé le matériel de Juliette dans le petit espace à l´extérieur devant notre porte d´entrée, en tout peut-être 4 - 5 m2. Ce n´est pas grand mais suffisant pour même y rajouter deux chaises. Le matin, il y a du soleil. Cet espace, je l´ai souvent ignoré, le considérant juste comme une sorte de sas extérieur. Maintenant, je suis reconnaissante de l´avoir.


Tout l´après-midi, nous sommes restés assis là, Juliette occupée avec ses pâtés de sable, nous à discuter ensemble ou avec nos voisins du haut ou du bas. La composition de notre copropriété est faite de telle manière que depuis son palier, chacun peut voir et discuter avec tout le monde tout en gardant les distances de sécurité. Un étage nous sépare à chaque fois - nous habitons ce qu´ on appelle une Terrassenwohnung.


Tout l´après-midi, j´ai pensé à cette phrase de Voltaire à la fin de Candide : "Il faut cultiver son jardin". Pour moi, plus que jamais, cette formule, je la fais nôtre. Nous ne pouvons pas contrôler ce qui va se passer, la seule chose en notre pouvoir est le confinement. Depuis notre isolement, nous assisterons aux turbulences du monde - ce sera difficile d´accepter que l´action passe alors par une certaine passivité. Pour soi et pour les autres, l´essentiel sera de prendre soin de soi et de son microscosme - comme Candide et ses compagnons dans la métairie.


Assise au soleil, ma tasse de café à la main, la tablette dans l´autre, je prends des nouvelles de mes élèves du Haut-Rhin. J´aimerais qu´ils m´informent régulièrement de la situation et surtout m´assurer de leur état de santé - le leur et celui de leur famille.


L´un deux, dont la maman travaille aux urgences m´écrit : "Pour ce qui est de la famille, pour ma part, tout va bien, les grands parents sont confinés ; je commence vraiment à prendre conscience du virus, j'ai vu ma mère pleurer en rentrant du travail, elle est aux urgences, la situation est bien plus grave que ce qu'on laisse paraître dans les médias. Il n'y a plus de place, les infirmières sont livrés à faire des choix entre laisser une personne en vie ou non. J'espère que ça va bien se passer, il n'y a plus qu'à respecter les règles."

JOUR #10

Mercredi 18 mars

Hier, comme prévu, il a fait beau. De quoi se réjouir et pourtant, ce soleil de printemps est plus une menace qu´une bénédiction. Un soleil vraiment très camusien, en somme.


Nous suivons l´évolution de près de la crise en Alsace et nous ne pouvons que constater : effectivement, nous sommes en guerre et notre première blessée est notre région voisine - les villes, les villages qui se situent déjà à 25 kilomètre de chez nous. Nous pensons fortement à nos élèves, à leurs familles et à nos collègues aussi. Quelle tristesse de ne rien pouvoir faire pour eux sinon de leur rappeler combien nous ne les oublions pas.


Avec Frank, nous nous relayons au téléphone et à l´ordinateur pour informer nos connaissances ici et un peu partout en Allemagne. Afin qu´ils soient prudents, qu´ils restent chez eux, gardent leurs jeunes le soir même si cela doit engendrer des disputes ou des "mini-drames" familiaux. Qu´ils s´organisent et aident les autres à s´organiser. Nous leur donnons des conseils, leur proposons notre aide et les prions de donner des conseils et de proposer leur aide à d´autres. Dans notre quartier, nous aimerions éviter la solitude des personnes seules et âgées et faire en sorte que les uns et les autres, nous n´allions pas dans les magasins pour nous exposer et aider le virus à se propager.


Juliette commence à trouver ses repères. C´est fou comme les enfants s´adaptent vite. Elle retrouve sa gaieté, explique aux voisins que tout est fermé et que tout le monde est à la maison. Elle chante, danse dans l´appartement, fait prendre le train à ses peluches pour la France et organise des piques-niques sur sa couverture. Dehors, elle continue ses pâtés de sable, arrose ses fleurs. Avec ses craies multicolores, sur les dalles en béton devant notre porte, elle dessine des coeurs roses et lilas. "Ich male ein Brezel". J´écris ces lignes dans la salle à manger et je l´entends en même temps répéter à son père dans la cuisine : "Ich bin deine kleine Maus" - je suis ta petite souris. Derrière notre immeuble, par chance, il y a un petit pré. Depuis aujourd´hui, des animaux y paissent : des ânes, une chèvre, des moutons et des agneaux nés il y a quelques jours. Nous allons leur dire bonjour et en repartant, Juliette leur dit : "Au revoir, les amis !"


A la maison, elle insiste pour aider, dresser la table, mettre en route le lave-vaisselle. Avec Whatsapp installé sur la tablette, elle communique avec sa mamie et ses cousins en France. Ils se montrent les uns aux autres leurs cahiers de coloriage, leurs nouvelles affaires, et s´étonnent ensemble que partout les télécommandes soient cassées.

JOUR # 10 - le soir


En Allemagne, les chiffres commencent à être alarmants. Près de 10 000 infectés et 24 décès. On prévoit des millions de malades.


Ce soir, une révolution : pour la première fois en quinze ans d´exercice, la chancelière Merkel s´est adressée à ce qu´elle a osé appeler "la nation". Pas d´annonce de guerre, juste un appel. Il ne faut pas être autoritaire, le message est clair tout en étant empathique. Elle évoque la "plus grande crise depuis la seconde guerre mondiale". 


Respecter les règles, renoncer à toute vie sociale - finies les grillades ou les fêtes d´anniversaire. Vaste programme encore pour une grande partie de la population habituée à avoir tout ce qu´elle veut. Je ne suis pas mécontente de la communication d´Angela Merkel mais je doute que, sans règle stricte, les jeunes respectent ce qu´elle demande.


Pour nous tous, des deux côtés du Rhin, il s´agit maintenant de s´inventer une nouvelle normalité pour le bien commun. Ne pas regretter celle qu´on a perdue et qui, pour un temps déterminé, ne sera plus. Tout simplement jouer le jeu.


Se créer un nouveau cadre, un cocon pour soi et les autres, avoir recours à l´imagination et à la volonté comme stratégie de survie individuelle et collective.

Ne pas pleurer sur ce qu´on n´a pas. Faire du mieux qu´on peut. Arrêtons de jouer nos enfants gâtés, nos privilégiés. Tout ceci coûtera des vies. Être reconnaissant envers les soignants qui sauvent des gens, et tout faire pour leur simplifier la tâche. Décharger les hôpitaux au maximum.


Nous n´avons rien d´autre à faire que, justement, ne rien faire.


Prendre le temps de prendre son temps, accepter la routine, seul ou en famille. S´informer et informer. Ne pas paniquer. Voir tout ceci plus comme un défi que comme une catastrophe. 


Apprenons alors de nos enfants. La phrase préférée de Juliette : "Tout est fermé, on reste à la maison". La vérité sort de leur bouche. Encore une fois, bien noter :  tout est fermé, on reste à la maison.

JOUR #11

Jeudi 19 mars

Lundi et mardi derniers, de nombreux citadins - qui le peuvent - ont quitté leur ville pour passer leur confinement à la campagne. Les médias ont employé une expression d´un autre-temp en parlant d´"exode". Sur les réseaux sociaux, cette fuite a été décriée, les Parisiens étant alors qualifiés de tous les noms d´oiseaux. Les reproches récurrents : ils auraient du rester pour lutter, rien de plus lâche que de fuir à la campagne avec sa famille, sans se soucier de ceux qui restent et n´ont pas les moyens de se mettre à l´abri. Comme pour l´histoire des courses, cette réaction n´est pas vertueuse. Sans l´excuser, je peux, une fois encore, seulement dire : "J´arrive à comprendre".


Mon écriture se doit d´être la plus sincère possible - au risque, pour moi aussi, encore d´être montrée du doigt. Aujourd´hui, je dois le dire : moi aussi, samedi dernier, avant la fermeture des frontières, j´ai voulu partir. J´ai sorti les valises, les ai posées sur notre lit et les ai remplies de nos vêtements. J´ai dit à Frank : "On va en France, en Bourgogne, dans notre maison." J´étais on ne peut plus déterminée, obstinée, prête à tout. Juliette répétait, sautant à mes côtés : " La maison de vacances, la maison de vacances". Mais Frank a du chercher son père in extremis et il a fallu choisir. Nous nous sommes disputés, et puis devant tant de raison, j´ai capitulé.


Aujourd´hui, j´ignore quand je rentrerai en France. Quand reverrai-je mon petit Virey, " le clos de ma pauvre maison qui m´est une province et beaucoup davantage" ? Mes magnolias en fleur, mes hortensias, mes parterres à nettoyer. Le lever du soleil sur le Val de Saône, la brume matinale et ce ciel à l´infini. Juliette qui jouerait à sa guise dehors, je ne devrais pas toujours la surveiller. Ce serait si beau et si facile. Mais il a fallu choisir et nous sommes ici.


Rationnellement, je ne peux pas regretter de ne pas être partie. Mais quand je pense à la Bourgogne, comme dans mon école vide, un pincement au coeur subsiste. Et puis, une voix en moi se rebiffe : Magali, arrête tes jérémiades de petite bourgeoise. Au placard ton sentimentalisme, Du Bellay et son "Heureux qui comme Ulysse". C´est complétement indécent.


Ici, à Freiburg, je ne sors pas. Depuis ma petite fenêtre de cuisine ou celle de la salle à manger, je vois tout ce qui se passe chez mes voisins. Un vrai remake du film de Hitchcock, Fenêtre sur cour. J´épie les agissements des uns et des autres, leurs entrées et leurs sorties. Ont-ils des courses dans leur sac ? Posent-ils leurs mains sur la rambarde de l´escalier ? Je joue la police, interdis aux plus âgés de sortir, je les gendarme carrément jusqu´à ce que, eux aussi, ils capitulent.


Frau et Herr Kothe, les plus âgés, 75-78 ans. Lui, professeur Tournesol, elle,  vraie fée du logis. La famille du bas avec leurs quatre enfants. Le couple de soixante-huit ans - lui ancien juge, elle aussi enseignante. Le viel acariâtre qui ne parle plus à personne - on n´est pas pressé de le voir. La jeune famille derrière, les parents séparés, les trois enfants en bas âge, le père qui va et qui vient entre ses obligations parentales et son studio en ville où il retrouve sa copine. Uli, notre voisine la plus proche, dont j´ai eu les jumeaux en classe. L´un des deux est là, cela me rassure. Une autre famille, enfin, celle de la maison rose. Ils possèdent le magasin d´ameublement et de design le plus prestigieux de la ville. Lui très stressé, sa femme encore pleine d´illusions. Deux enfants, presque adolescents. Ils tournent aussi en rond, se chamaillent, jouent au loup. Chez eux aussi, les portes claquent.


Cette année, pour le bac, nous avons au programme la pièce Huis clos de Jean-Paul Sartre. Trois personnes décédées enfermées dans une même pièce, occupées à ne rien faire mais surtout confrontées à leur destin personnel, à répondre de ce qu´ils ont fait ou n´ont pas fait. "L´enfer, c´est les autres". Aucune issue possible, le tragique moderne. Nous sommes en plein dedans. Nous-même, comment allons-nous réagir ? Que va-t-il se passer ? Va-t-on tenir le choc ?


J´écris ce texte assise dans le fauteuil orange du salon. Le soleil brille aussi, ici. Juliette regarde ses dessins animés sur TF1. J´entends de loin la réplique d´un personnage : "Tu vas voir ce que cela fait d´être traité comme une mamie". Une autre réplique, drôle elle aussi : " On n´est pas amoureux même si on fait de la trottinette ensemble". Nous allons bientôt commencer notre journée. Mais on a bien le temps.

JOUR #12

Vendredi 20 mars
Ce matin, dans le journal local de Freiburg, le Badische Zeitung, la photo de la première page présente des policiers en train d´interpeller un groupe de jeunes dans un parc. La légende : "Leute, geht nach Hause !" ("Rentrez chez vous !"). Enfin : la municipalité a décrété le confinement. Le maire, Martin Horn, est très explicite : "On ne peut quitter son logement que pour des déplacements indispensables - achats, visites chez le médecin, travail. On peut aller se promener seul, à deux ou seulements avec les membres de son foyer.

Le journal est très didactique aujourd´hui : que faire pour se protéger, comment gérer son quotidien, savoir apprécier les petits plaisirs du quotidien. Un Smiley énorme nous rappelle que le 20 mars, c´est justement la journée internationale du bonheur. Le rire contribue à notre bien-être. Plusieurs lecteurs sont interrogés et présentent très sérieusement leur vision des choses dans ce domaine. A la page suivante, le bonheur est raconté aux enfants. Enfin, un psychiatre nous explique combien c´est important d´apprécier le moment. Comme je l´ai dit, il y a quelques jours, le Corona Virus ou le Carpe Diem moderne. 


Quelques pages plus tard, un journaliste évoque les résultats d´une étude qui circule depuis quelques jours en ligne. Cette étude s´intéresse aux produits les plus vendus dans chaque pays en cette crise. Les Allemands achètent des rouleaux de papier WC, en France les gens se ruent sur le vin et les préservatifs, en Amérique, les ventes d´armes ont explosé. Conclusion de cet article : vive la France ! Nous sommes bien un famille franco-allemande : nous avons fait le plein des deux. Du crémant, en plus. C´est bientôt l´anniversaire de Frank.


Enfin, on découvre les chiffres du jour. Finie la rigolade : 61 morts dans le Grand-Est. Dans la région de Freiburg, on compte maintenant 247 cas avérés. Et ce n´est que le début.

JOUR #13

Samedi 21 mars

Hier midi, Juliette a insisté pour organiser un nouveau pique-nique. Depuis la veille, elle ne pensait qu´à cette expédition à trois, comme dans le livre du soir que je lui lis et qui s´intitule par hasard "Juliette va dans la forêt".


Toute la matinée, pendant que travaillions, elle s´est occupée de son sac à dos, de sa couverture, de sa gourde. Ensuite, nous avons préparé le casse-croûte - quelques tartines de beurre avec du jambon blanc - que nous avons bien rangé dans une boîte en plastique elle-même bien rangée au fond du sac. L´attente de notre fille devant la porte a duré de longues minutes, le temps que nous finissions nos mails. Il fallait la voir, l´ai un peu renfrogné, le bonnet bien baissé sur son regard bleu, la main droite dans la poche de son petit manteau rose, et la gauche tenant la laisse de la chienne.


Nous sommes allés un peu plus loin que le coin de l´immeuble, derrière, au bout de notre petit pré. Nous avons marché trente mètres et nous nous sommes assis sur le gros tronc d´un arbre mort. Nous avons déballé nos sandwichs, les avons mangés en prenant bien soin de mastiquer, puis nous sommes rentrés. Juliette était contente. Son commentaire laconique : "Demain, on recommence".


Nous avons passé l´après-midi dans l´espace devant la porte. Il faisait beau et, pour reprendre les mots de Verlaine, " le printemps en fleur brillait sur nos pantoufles". A tout prix en profiter, demain, il annonce du mauvais temps.


Nous avons beaucoup causé. Frank se fait beaucoup de soucis pour la situation économique en Europe et dans le monde en général. De nature plus optimiste - et plus naive aussi -, sans doute aussi poour me préserver, j´ai plutôt tendance maintenant à tout relativiser. Prendre chaque jour comme il vient. Faire de mon mieux avec les moyens qu´on a. Le reste, on verra bien.


Pendant ce temps, Juliette s´est mis en tête d´aller à la piscine, revenant déjà avec son maillot, ses brassards retrouvés au fond de l´armoire. Son objectif :  s´entraîner  à la brasse sur le béton. Nous nous sommes ensuite relayés à l´ordinateur - pour répondre aux élèves, aux collègues et aux familles, envoyer du travail et remplir des dossiers. Difficile de garder le rythme et le contact.


En début de soirée, nous avons commandé les courses pour nos voisins, nos parents et nous-même. Un Drive Leclerc pour ma mère, "rajoute-nous du Tiramisu". Amazon pour mon beau-père, il a besoin d´un tensiomètre. Une livraison hebdomaire d´un maraîcher des environs pour une grande caisse de fruits et de légumes que nous partagerons avec nos voisins, les Kothe et Uli.


Notre système D se met en place et jamais, entre nous tous, nous n´avons autant communiqué. Par téléphone, petit mot laissé sur le paillasson ou de vive voix par dessus  la rambarde.  Quand on se voit dans l´escalier, on prend maintenant le temps de se parler, et de loin, on se fait même un geste de la main. C´est simple mais cela me fait du bien.


Je découvre les goûts et les préférences des uns et des autres : le lait sans lactose, le pain complet, les kiwis au petit déjeuner. Souvent, je me permets d´intervenir pour leur dire qu´on prendra ce qu´on trouve. Faut quand même pas exagérer. Arrêtons de vouloir de jouer nos bobos. Le bio, le fairtrade et le local, c´est très bien, mais il faut s´adapter. Du café, c´est du café. Seule nuance acceptable et elle est de taille : s´il est moulu ou encore en grains.


Trouver également un compromis entre réduire ses achats et ne pas arrêter pour autant de consommer et soutenir les commerces de la ville et de la région. Ne pas non plus surcharger de travail les employés des secteurs obligés de continuer de fonctionner tout en leur permettant cependant de survivre. Là aussi, il faut faire des choix.


Nous arrivons bientôt à la fin de nos deux premières semaines de confinement. Il y a deux semaines, je ne savais pas ce que c´était, ce virus.  Comme tout le monde, j´étais contente, au fond, d´avoir des vacances. Aujourd´hui, pour employer l´expression d´Alina, j´ai l´impression que nous évoluons tous dans  un rêve dont nous nous aimerions nous échapper. Rien d´un conte de fée. Parfois, je n´arrive pas à envisager la date d´une fin. En allemand, on dit "Tunnelblick" - on est dans un tunnel. Plus que de l´endurance. Comme si j´acceptais - ou plutôt avais integré - que nous n´aurions plus jamais la même réalité.  C´est terrible de l´écrire, mais, finalement, nous sommes déjà un peu trop habitués.

JOUR #14

Dimanche 22 mars

Ne surtout pas se laisser abattre. Ce matin, gauffres pour le petit déjeuner et en fond sonore, Radio Nostalgie. On finit le reste de la pâte, hors de question de commencer à gaspiller.


La fin de Laura de Johnny et Gainsbourg qui prend le relai. "La vie vaut d´être vécue, mon amour", "ne vous déplaise en dansant la javanaise, nous nous aimions le temps d´une chanson". Je croque à pleines dents dans ma gauffre chaude et encore croustillante. Michel Delpech est de bonne volonté : " Tu me fais planer, oh yeah". Notre idylle matinale est interrompue par l´alerte Corona virus du gouvernement : "Pas de poignée de main, pas d´embrassade. Restez chez vous".  Sans blague.


Voici Juliette qui accourt dans la cuisine. "Moi aussi, je veux une gauffre, s´il te plaît". Assise sur sa chaise, elle déclame sereinement : "J´ai bien dormi". Et de rajouter : " Ich bin groß" ("je suis grande"). Derrière nous, la radio continue de hurler : "Demandez-moi d´aller combattre le néant, tout me paraît réalisable et pourtant". Maintenant, au tour de Mirza de débarquer : "Veux-tu venir ici ?" .


La fin du petit déjeuner est à nouveau plombée. Cette fois-ci, la faute à Sardou et sa reprise de Comme d´habitude. Vient le moment de débarasser la table. C´est pas tout, on a quand même du travail - il faut finir l´orientation.  C´est là que Jean Ferra intervient : "Le poète au toujours raison, qui voit au-dessus, de l´horizon, la femme est l´avenir de l´homme", "il faudra réapprendre à vivre, découvrir tous les possibles". Retour à la légèreté avec Annie et les sucettes à l´anis : "Elles ont les couleurs de ses grands yeux, la couleur des jours heureux".


Nostalgie, Nostalgie.


Hier, deux bonnes nouvelles concernant la situation en Alsace : le transfert de malades en détresse respiratoire à la Uniklinik de Freiburg et l´installation de l´hôpital militaire sur le parking de l´hôpital de Mulhouse. Notre région, le Baden-Wurttemberg, a vu le nombre de ses cas exploser : désormais, on compte 3668 infectés et 16 décès. A Freiburg, les habitants ont enfin compris : le confinement est respecté.


C´est samedi mais nous essayons de travailler pour l´école. Echange de mails avec les collègues et les élèves pour les dossiers de Parcoursup. En tant que professeur principal, je dois remplir des "fiches avenir"- drôle de nom, en ces temps de crise. Evaluer pour chacun ses méthodes de travail, son engagement social, son aptitude à réussir dans la voie choisie. J´aurais envie d´incrire pour tous "très satisfaisant", "très cohérent". Un petit coup de pouce pour ces jeunes qui se projetaient déjà dans l´après-bac et qui pour le moment, vivent dans le suspense. Moi qui leur parlait de rite initiatique, pour le coup, ils sont servis. Ni guerre ni service militaire, ils ont l´exclusivité d´une crise sanitaire.


Dehors, il fait mauvais. Juliette fait de la peinture - le plaisir de mélanger les couleurs sur sa palette. Un peu de coloriage, du découpage et du collage. La maison de Mamie, la maison de Manon, la maison de Juliette. Des fenêtres pour chacune d´elle sans oublier la porte. Je lui montre comment tenir son crayon. Elle s´applique. Bien sûr, ne pas oublier l´entraînement de piscine quotidien - la petite piscine à boudins est gonflée dans sa chambre, sans eau mais avec des boules en plastique. Elle montre à sa Mamie comme elle sait bien battre des jambes. Elle veut regarder la télé, on essaye de dire non. Demain, promis, on regardera "Dumbo" - le petit éléphant et sa maman.

JOUR #15

Lundi 23 mars

Maintenant que le confinement est acté, nous voici tous confrontés à l´Ennui. Non pas avec un « e » minuscule, dans le sens de « je ne sais pas quoi faire ». Mais l´Ennui qui a tracassé nombre de poètes et occupé tant d´esprits, dans leur solitude immatérielle ou plus concrètement dans leur mansarde, le regard au-dessus des toits.


L´Ennui nous renvoie à notre condition d´homme, d´être à la fois vivant et pensant, qui devient tout à coup conscient qu´il n´est que « ça ».


Cette prise de conscience peut susciter une angoisse, une fuite ou mener à une révolte individuelle et collective. On se réfugie où on peut, on réagit aussi comme on peut. Pour certains, cette survie passera par le travail, pour d´autres par le divertissement. On peut aussi considérer que notre salut passera aussi par notre action – individuelle et pour autrui.


Que l´on soit confiné dans son petit studio ou sa belle maison avec ou sans terrasse, occupé à ne regarder que les rues vides ou les arbres qui bourgeonnent, nous sommes tous dans la même situation. Nous voici renvoyés à la question essentielle de la vanité et du sens de nos vies. On ne sait pas de quoi sera fait demain. Le temps, pour le moment, s´est arrêté. Sur le rebord de la fenêtre ou sur le mur, les pages du calendrier ne se tournent pas.


Tout ceci peut sembler triste. Au contraire, cela ne l´est pas. Les questions « qui suis-je ? » et « que puis-je faire pour autrui ? » n´ont jamais été aussi actuelles et porteuses d´optimisme. Qu´est-ce-que j´aime faire ? Comment affronter ce qui nous arrive ? Comment accompagner au mieux mes proches dans cette mauvaise passe ?


C´est le moment de redécouvrir des loisirs, seul ou à plusieurs. Des goûts et des activités qu´on a négligés, méprisés ou même ignorés. La musique, le dessin, les jeux de société. La lecture, le jardinage, les mots croisés ou le bricolage. Cuisiner, faire de la pâtisserie, ressortir la machine à coudre. Tout ceci peut paraître futile mais loin de ça. A première vue, c´est bête et égocentrique de dire  : j´aide en restant chez moi à ne rien faire. Sauf que, justement, on ne fait pas rien.


Soyons comme Meursault, le personnage de « L´Etranger », souvent incompris et ô combien humain. Meursault qui passe des heures à regarder par la fenêtre, Meursault qui prend le temps de se faire à manger, Meursault qui aime découper dans le journal les articles qu´il aime bien pour ensuite les coller dans un petit cahier. Meursault et sa cigarette sur le balcon, Meursault et les rayons du soleil qui chauffent sa peau.


Aujourd´hui, je dis : « Je suis Meursault ».

JOUR #16

Mardi 24 mars

Hier, j´ai passé beaucoup de temps à communiquer via Whatsapp avec mes élèves de première. Les uns après les autres, je les ai eus vocalement et souvent aussi avec la vidéo. Nous avons fait le point par rapport au trimestre qui vient de s´achever, je leur ai donné leurs moyennes et expliqué ce que j´attendais pour le dernier. Ai insisté sur les encouragements et les félicitations s´ils les méritaient. Ai relativisé les mauvaises notes quand il y en avait.


Nous avons pris le temps de parler de leur confinement, de leurs familles, de leur cohabitation, des difficultés rencontrées et des doutes qu´ils ressentent. Les engueulades et les craintes pour les grands-parents malades. L´effarement par rapport aux interdictions de déplacement. Les inquiétudes et la détresse des parents travaillant en milieu hospitalier. La question de l´exercice physique aussi – beaucoup se sont mis à la musculation.


Qu´ils soient à Mulhouse, en Moselle, dans le sud ou à Freiburg, tous ont avoué que l´école leur manquait. Eux aussi sont confrontés à l´ennui.  J´ai seulement réussi à répondre : "L´avantage avec le Corona, c´est que vous serez contents de revoir vos professeurs et vos grands-parents. On ne sera plus ringards".


Ça m´a fait du bien d´entendre leurs voix, de les voir aussi, j´ai fait un effort pour être particulièrement gaie et tenter des plaisanteries. C´est à ce moment-là que j´ai ressenti encore une fois combien j´aimais mon métier et combien, surtout, c´est un beau métier. Un peu plus tôt, toujours sur Nostalgie, j´avais entendu la chanson « Adieu M. Le professeur » d´Hugues Auffray et elle m´avait vraiment boostée.


Pendant ce temps, Frank s´est occupée de Juliette, bien décidée d´expliquer à son père comment on fait du bricolage. A son tour de se mettre aux ciseaux, à la colle et aux crayons de couleur. Pendant que je travaillais, je les entendais faire parler les animaux auxquels ils donnaient vie : « Je suis un singe et j´aime bien manger des bananes », « je suis un éléphant et je cherche ma maman ».


Quand Juliette m´a apporté leur chef d´œuvre et a commencé à parler du frigo, j´ai compris que c´était l´heure de se mettre aux fourneaux. Ce midi, rien de compliqué : le reste de notre casserole de pâtes à la sauce tomate et des petites saucisses. Ce menu a ravi Juliette qui chantait : « des saucisses, des saucisses, des saucisses ».


L´après-midi, nous sommes allés faire un tour dehors mais il faisait très froid. Un ciel bleu mais une bise à nous encourager à rester enfermés. Juliette a appelé ses cousins, comme eux, elle a voulu prendre un bain. Au moment de dire "au revoir" elle s´est rebiffée en disant "bonjour".

JOUR #17

Mercredi 25 mars

 Hier matin, rendez-vous avec ma classe de 3ème. Très tôt, je prends une douche, me fais un brushing, me maquille et poudre. Je sors le parfum, même s´il ne m´en reste pas beaucoup. Devant le miroir, je chante le tube de Dalida avec lequel Guillaume, mon frère, dans notre enfance, me taquinait : «Il venait d´avoir dix-huit ans". Sacré Guigui qui me fredonnait sans cesse : "J´ai mis de l´ordre dans mes cheveux, un peu de noir sur les yeux, par habitude".


J´enfile ma nouvelle robe fleurie – heureusement, j´ai fait les soldes, Juliette  enfile la sienne également, celle achetée par ma mère en Espagne. Elle me suit dans tout l´appartement, chantant également : « des paillettes, des paillettes ».


Nous essayons tout d´abord par Skype puis nous avons recours à un service gratuit ne nécessitant pas l´installation d´une application. Les élèves devront seulement se rendre à la date et à l ´heure donnée sur un site, rentrer un code et nous pourrons commencer directement.


En attendant le début de la conférence, Juliette fait de la peinture – cette fois-ci dans les teintes de vert de rose. Je lui demande : « C´est le printemps ? » Elle  répond : "C´est pour mamie et aussi pour Papi ». Avec son père, elle appelle sa sœur puis son Opa. Moi, je suis devant la tablette, à m´assurer que celle-ci se charge et patientant, pleine de trac, comme une jeune première qui retrouve son amoureux après une trop longue séparation.


La conférence réunit presque tous les élèves. Pour quelques uns, le chat ou la petite soeur est aussi de la partie. Nous jouons les timides, faisons attention à notre posture et à nos mimiques, plus encore que si nous étions en classe. C´est vrai, nous nous voyons tous d´assez près en même temps. Les élèves sont attentifs, contents de se revoir les uns les autres, on se chambre, les vannes habituelles.


Comme pour les grands, nous faisons le point sur les devoirs, les exercices, mes exigences et leurs contraintes. Mine de rien, le temps passe vite, c´est bientôt la fin. Rendez-vous maintenant tous les deux jours, à la même heure, dix heures. Certains essayent de protester, en vain. Nous ne sommes pas en vacances. L´importance de se lever, de se laver, de s´habiller, de ne pas commencer sa demi-journée après le déjeuner.


L´après-midi, séance pâtisserie avec Juliette très motivée de faire des petits gâteaux en forme d´étoile pour son papa. Pierre Perret nous accompagne :


"Ouvrez ouvrez la cage aux oiseaux

Regardez-les s´envoler, c´est beau

Ouvrez-leur la porte vers la liberté"

JOUR #18

Jeudi 26 mars

Excursion pour les courses à Aldi. Un peu après 20 heures, pendant le JT. Juliette dort déjà. En route pour le centre commercial de notre quartier, le même que celui à proximité de notre lycée. Très peu de circulation, sans doute à cause de l´heure tardive. Au feu, avant de tourner pour rejoindre le parking sous-terrain, coup d´œil rapide au club de fitness qui se trouve à l´étage. Les lumières y sont éteintes. Seul le nom du club continue de luire en fluo.


A Aldi, le sol est encore humide – il vient d´être nettoyé. Nous sommes quelques clients. Des étudiants mais aussi des personnes âgées qui profitent de ce créneau pour faire leurs courses tranquillement. A l´entrée, un grand panneau nous indique les quantités autorisées pour la farine, le sucre, les pâtes et le papier WC.


J´ai bien retenu la leçon : inutile de paniquer. J´ai une liste de courses normale, à laquelle viennent s´ajouter les besoins de nos voisins. Les rayons sont pleins. Pour le moment, en effet, aucun problème de ravitaillement. Tout à coup, j´ai vraiment honte d´avoir eu peur d´en manquer, il y a deux semaines. C´est sûr, on ne m´y reprendra plus.


Je me surprends à traîner devant les fleurs de saison, pour fleurir les balcons. Sans regarder le prix, j´achète des œillets mauves et rose pâle. On les plantera demain, Juliette sera contente. Retour ensuite aux croquettes pour la chienne, le jus d´orange pour la petite, les yaourts pour Frank, le fromage pour moi. Sur les rayons, régulièrement, la consigne de ne pas tout toucher avec les mains et de garder 1,50 mètre de distance avec les autres clients.


A la caisse, l´employée est barricadée derrière une grande baie en plexiglas transparent bordée d´un ruban adhésif rouge et blanc. Je tente la conversation, tout en gardant mes distances, je vois qu´elle hésite à me parler. Je paye par carte, elle est rassurée. Un merci, un au revoir et me voilà partie.


De retour à la maison, c´est plus fort que moi : lavage répété des mains plus désinfectant – alors que j´avais pris la peine de mettre des gants. Frank me taquine. Il a déchargé la voiture, je lui fais laver ses mains également.


Depuis sa chambre, malgré l´heure déjà tardive, Juliette gronde : « Moi aussi, je veux aller faire les courses ». Heureusement, j´ai fait le plein de Haribos. Pour les grands et les petits.

JOUR #19

Vendredi 27 mars

Depuis quelques jours, Juliette demande pourquoi Mamie et Papi ne viennent pas nous voir ; quand je suis en vidéo-conférence avec mes classes, elle reste vissée sur mes genoux à dire « moi, c´est Juliette ». Nous faisons tout pour compenser l´absence de contact social mais rien à faire, nous ne sommes pas des enfants. Heureusement, notre fille est de bonne composition. Elle est devenue plus câline, ce qui est, pour nous, tout à fait nouveau. Son moment préféré : quand tous les trois, nous nous prenons dans les bras. « Maman, Papa, un câlin », « vous êtes ma famille ».


La lecture du soir que je lui fais en ce moment est un petit livre paru aux éditions Gallimard, dans la collection « Mes premières découvertes de la nature ». La première de couverture plaît beaucoup à la petite avec le bonhomme de neige, le nuage, l´orage et le cerf-volant. La quatrième couverture- sur laquelle figure encore le prix en francs, 64 FF - confirme nos attentes : « Le froid et la pluie, la violence du vent, la douceur du soleil, le plaisir de la neige, le bonheur d´un bel été. Découvre le temps qu´il fait au fil des saisons ». Ce petit livre s´intitule tout simplement Le temps .


Le temps. Vaste sujet, notamment dans sa fuite. Thème de prédilection en littérature – la théorie lui consacre même tout un registre, avec l´élégie. On connaît tous ces vers de Lamartine appris sur les bancs de l´école : « Ô temps, suspends ton vol, et vous heures propices, suspendez votre cours, laissez-nous savourez les délices des plus beaux de nos jours ».


Le temps à notre époque, celle du Corona Virus. C´est simple, il ne s´écoule plus. Il est tué lui aussi, le pauvre vieux, finito, nada. Dehors, le printemps arrive, les arbres bourgeonnent et sont déjà en fleurs et nous ne le voyons pas. Demain, c´est le changement d´heure, en général, on n´attend que ça. Cette année, c´est tout juste si on n´oublie pas. Le matin, certains élèves me demandent quel jour on est – un peu comme en plein milieu des grandes vacances. Le samedi, à neuf heures, certains parents appellent à la maison. Ils ne pensent plus que c´est samedi matin, neuf heures.


Un peu comme dans le film Un Jour sans fin avec Bill Muray. Nous sommes bloqués, pris au piège. Comme les tours des petites voitures électriques sur leur circuit, les jours s´enchaînent et sont identiques. Le lendemain est semblable à la veille. Tous, on voudrait briser le sortilège, revenir à notre rythme d´avant. Comme Sisyphe et sa pierre, nous sommes dans un cycle d´effort et de labeur - physique ou mental - qui se répète. Vivement qu´hier, aujourd´hui et demain aient à nouveau un sens.


Pour le moment, l´Allemagne compte en tout un peu plus de 37 000 infectés et 207 décès. Hier, le Bundestag a voté un plan de sauvetage de 156 milliards euros. Du jamais vu depuis 1949 et la reconstruction du pays. A Freiburg et sa région, le nombre d´infectés s´élève maintenant à un peu plus de 500 personnes. Neuf malades sont décédés. Notre ville figure désormais dans le top 10 des lieux où l´on compte le plus de contaminations par rapport au nombre d´habitants.


JOUR #20

Samedi 28 mars

De manière très directe et sans que l´on s´y attende, le virus est rentré dans notre vie. Au-delà des images que l´on peut voir à la télévision et des différents témoignages qui inondent la toile, nous avons appris que des proches, des connaissances étaient concernés. Comme ça, en ouvrant notre boîte mail, en décrochant le téléphone. Sans crier gare, le virus nous a surpris dans notre petit confort de famille confinée.


La fille d´un ami, jeune femme médecin très engagée, obligée de vivre confinée avec sa colocataire testée positive mais réfractaire aux mesures d´hygiène élémentaires. Le père d´un élève, dans un état critique, obligé d´être transféré car dans l´hôpital qui le prend en charge n´a pas assez de respirateurs. Cette autre nouvelle énoncée de manière un peu trop badine nous apprenant que des collègues du lycée ont été malades.


Pendant ce temps -là, dehors, je vois encore des jeunes qui ne respectent pas le confinement. Des familles qui discutent au tournant de la rue sans respecter les gestes barrière. Nous-même, si je suis honnête, nous éprouvons parfois des difficultés à tenir notre ligne de départ. Une bonne engueulade et on rectifie le tir. On se croit invincible et en même temps, on est mort de trouille.


Et puis, boum, en plein dans la figure. Des gens que l´on connaît tombent malades et risquent même de mourir. Ça remet les pendules à l ´heure, c´est le moins qu´on puisse dire. Nous sommes tous concernés. Ça n´arrive pas qu´aux autres. 


A bon entendeur, salut.

JOUR #21

Dimanche 29 mars

Hier soir, pour la première fois depuis le début de notre confinement, après les informations, je n´ai pas éteint la télé. Je me suis d´abord endormie sur le canapé puis le générique de The Voice m´a réveillée. J´ai passé la soirée à regarder les talents de Lara Fabian, Amel Bent, Marc Lavoine et Pascal Obispo s´affronter sur scène – les fameuses « Battles ».


J´ai ri quand le jury et les chanteurs ont ri, j´ai vibré quand le public a vibré. Pendant plus de deux heures, j´ai oublié le Corona et cela m´a fait le pus grand bien. J´étais un peu comme une bulle irréelle, de joie, très onirique. On sait qu´elle finit par éclater mais on fait tout pour qu´elle dure le plus longtemps possible. Les phases de publicité renvoyaient à notre vie d´avant, une femme allant dans un café chercher une boisson à emporter, des voitures roulant comme si de rien n´était. Seule la publicité de Décathlon avec son accroche « On sait que le sport vous manque » m´a ramenée dans notre nouvelle réalité.


Cette nuit, j´ai fait un rêve banal. Je portais mon nouveau manteau de saison bleu clair et je sortais. Je n´ai pas de souvenir plus précis de ce rêve, je m´en suis rappelé ce matin, devant la penderie ouverte de mon armoire. Je sais seulement que j´étais toute contente de mettre ce vêtement.


Il fait beau et depuis une semaine, c´est le printemps. Pourtant, le réflexe est fort de continuer à porter nos pulls, nos pantalons d´hiver. Idem avec les collants et les chaussettes en laine. Un peu comme des marmottes bien au chaud dans leur terrier. On hiberne.


Suite au souvenir de ce rêve, aujourd´hui, j´ai fait attention au choix de mes vêtements. Considération assez futile. Mais cela m´a fait plaisir de fouiller au fin fond de mes placards pour ressortir des hauts aux couleurs claires et lumineuses. Exit les pantalons que je portais jusqu´à maintenant, j´ai mis la mains sur les pantalons trois-quarts achetés l´été dernier chez Promod, dans la Grande Rue à Chalon. J´avais oublié que j´en avais acheté autant – quatre. Sans doute ai-je voulu alors profiter des prix, 29,90 euro l´unité. Aujourd´hui, un seul de ces pantalons me ravit.


J´ai remarqué que c´était un peu serré au niveau de la taille. Après la douche, mon examen devant la glace a confirmé ce que je craignais – je devrais plutôt dire ce que je savais : cet hiver, j´ai grossi. En allemand, on dit « Winterspeck ». Là encore, remarque apparemment assez futile : c´est le printemps, je dois maigrir – ou en tous cas, faire attention à ne pas grossir. A la radio, Hugues Auffray chantait : « Que les filles sont jolies, et que le printemps revient ».


Satané virus qui, pour un peu, nous ferait oublier de prendre un minimum soin de nous.


JOUR #22

Lundi 30 mars

Il y a deux jours, j´écrivais « Le corona est entré dans notre vie ». Depuis, il s´y est bel et bien installé. En échangeant avec mes proches, en lisant mes courriels, cette nouvelle récurrente : un tel est infecté, un tel en est même décédé. Ce matin, c´est Patrick Devedjian ; hier soir, c´est une de mes élèves qui se trouve affaiblie par le virus.


Ce qui constituait le risque d´une menace qui s´avérait assez lointaine de nos vies individuelles se trouve maintenant sur le pas de notre porte. J´ai beau ne pas sortir et la vouloir tenir fermée, cette porte, le virus reste là, serein, l´air presque goguenard. Comme la vilaine fée désinvitée du festin mais bien décidée à réclamer son dû.


Depuis deux jours, même si je fais l´effort de me divertir – film, dessin animé, pâte à sel avec Juliette - mon humeur s´est assombrie. Pas encore de boule au ventre permanente mais une peur réelle s´installe en moi, lentement mais sûrement.


Comme beaucoup d´entre nous, depuis le début de l´épidémie, je me demande à quoi, moi, je sers bien dans cette crise. Notamment quand j´assiste désarmée au sacrifice quotidien des soignants, des employés des supermarchés et de la grande distribution. Que puis-je faire pour contribuer à l´effort collectif sinon rester chez moi ? Que sais-je faire réellement pour me rendre utile ?


Je suis attentive à ma famille, à mes proches, à mes voisins. Je soutiens comme je peux l´économie locale de notre ville. Je fais en sorte de garder le lien et d´être à l´écoute de mes élèves et de leurs familles. Ce n´est déjà pas mal mais à mes yeux, loin d´être suffisant. J´ai tendance à culpabiliser.


J´écris. Pour structurer mes journées, parce que cela me fait plaisir, pour garder un lien avec l´extérieur mais aussi en pensant pouvoir aider un peu les autres, à ma manière.


La gageure de l´écriture autobiographique. Difficile, par les temps qui courent, d´assumer cette démarche. Difficile de parler de soi sans être taxée de nombrilisme, difficile d´adhérer soi-même à la soi-disante portée universelle de ce qu´on écrit. Difficile également d´écrire le quotidien, quand justement rien ne se passe et que les jours se suivent en se répétant. Dans la lignée d´Annie Ernaux, partir alors du principe que chaque voix est digne de s´exprimer et que chacun devrait ressentir le droit d´en faire autant.


Depuis que j´ai commencé ce journal, ces questionnements quant à la légitimité de mon projet reviennent en boucle même si j´ose croire que les lecteurs se retrouvent un peu dans ce que je dis ou exprime. Ce que nous vivons toutes et tous est tellement surréel, au-delà de ce qui se passe dans les hôpitaux - les mots ne peuvent pas le transcrire.


J´aimerais que mon rôle – comme tout à chacun qui tient un journal du confinement - consiste à raconter un fragment de ce qui s´est passé et à décrire ce que beaucoup de nous, nous avons pu ressentir. Sans prétention aucune. Il ne s´agit pas de concourir au prochain Goncourt. Que certains se sentent aussi peut-être tout simplement un peu moins seuls en me lisant.


Quand je dis "je", c´est "nous" et ce "nous" nous est plus nécessaire que jamais.

Ce "nous", j´aimerais qu´il se situe au-delà des frontières, au-delà des classes sociales, des générations, des religions et des idées politiques. Comme l´a écrit une internaute : "On est tous dans la même galère".

JOUR #23

Mardi 31 mars

En Allemagne, normalement - mais je me rends compte que cet adverbe a perdu son sens, l´école doit reprendre le 23 avril. En ce qui nous concerne, les épreuves du bac doivent se dérouler fin mai. Ici, hors de question que les épreuves écrites n´aient pas lieu. Une nouvelle fois, c´est se mettre le doigt dans l´œil. Pour nous tous, au contraire, c´est déjà depuis quelques jours une évidence : le confinement va durer plus longtemps que les quatre prochaines semaines.


Exactement comme dans certaines familles à l´esprit un peu trop bien-pensant : le vernis craque de partout, tant pis, on en remet une couche. Cette langue de bois de nombreux politiciens et de certaines de nos autorités, à toutes les échelles, m´agace - en fait, je devrais écrire : elle m´indigne. Même si je comprends combien il est important d´entretenir l´espoir chez les gens, il ne s´agit pas, non plus, de les infantiliser ou pis, de les prendre pour des imbéciles. Tout le monde s´informe, est informé. Oser dire que fin avril - début mai, l´école recommencera, c´est tout simplement vouloir se reconvertir illico presto en illusionniste surréaliste.


Par contraste, j´apprécie Mme P., ma proviseure, pour cela : femme droite, de convictions et de valeurs, ne cherchant pas à obéir à tout prix et ayant le courage et le cran de dire ce qui doit être dit.


En ce moment, nos élèves, comme leurs parents, ont la tête ailleurs. Si certains songent encore à leurs notes et à leur mention, comme des pantins en train de se désarticuler s´accrochent à leurs fils avec toute l´énergie du désespoir, beaucoup – et cela me rassure - sont au contraire tout à fait lucides.


Là encore, le fait que l´on ne prenne pas la jeunesse au sérieux m´indigne.  Pour beaucoup, et notamment nos élèves vivant en Alsace, la question est de savoir si leurs parents vont rester en bonne santé et, pour ceux dont l´un des parents est malade, s´il va s´en sortir.


Cette année, plus que jamais, le bac est une une formalité. Ne perdons pas de temps ni de force collective avec ces faux-débats. Seul le contrôle continu est la garantie - vue au rabais, je l´admets - de notre sacro-sainte égalité des chances. Le reste, c´est comme sur le Titanic : obliger l´orchestre à jouer pendant que le navire coule.


Cette colère froide qui a été la mienne ce matin, je l´ai perçue en écoutant la lettre d´Annie Ernaux à Emmanuel Macron lue  sur France Inter à une heure de grande écoute. L´auteure – que j´ai citée hier, par hasard - le fustige de s´en être pris au service public, ou, du moins, de ne rien avoir fait pour le sauver. Aujourd´hui, cette autre évidence : une nation sans service public ne peut pas survivre.


Cet après-midi, pour calmer ma fureur - ce mot, lui, gardant tout son sens - nous sommes allés prendre l´air. Il faisait trop froid, alors nous sommes vite rentrés. Devant la porte, le choc : nous avons laissé les clés à l´intérieur. Résultat : 75 euros de serrurier. J´ai pensé deux choses : il y a des jours où on ne devrait pas se lever. Ensuite : 75 euros, le prix des paires de chaussures de printemps que cette année, nous n´achèterons pas.


JOUR #24

Mercredi 1er avril

Le Lycée Franco-Allemand n´est pas une simple école, c´est une communauté. Ce mot peut sembler péjoratif – on pense forcément « communautarisme » - mais il faut l´envisager dans son sens premier : groupe de personnes partageant les mêmes idéaux et les mêmes valeurs.


Ce sentiment d´appartenance à une communauté vient sans doute du fait que les enseignants accompagnent les élèves pendant sept ans, de la 6ème à la terminale et que nous avons des fratries entières. Notre situation d´expatriation intervient également.


Aujourd´hui, notre communauté franco-allemande est en deuil. Nous avons appris le décès de l´épouse de notre ancien directeur, A.H., succombée au Covid-19. Cette nouvelle nous a toutes et tous attristés, pour ne pas dire terrassés.


Toute la journée d´hier, nous avons téléphoné, écrit des mails pour s´informer les uns les autres. Nous avons passé beaucoup de temps à exprimer notre peine et notre sympathie pour notre directeur, homme ô combien fin, délicat et gentil – ces qualités, il faut le dire, amplifiant notre douleur. De le savoir seul dans leur appartement privé de tous ces rituels qui permettent en temps normal d´amorcer le deuil, c´est insupportable.


À travers cette perte, j´ai pris conscience combien la solidarité est plus que jamais la réponse à l´Absurde – nous sommes en plein dedans. Quand tout s´en va, que l´on se retrouve face à l´énigme du sens, la seule solution possible réside en autrui. Hier, plus que jamais, en quinze ans d´exercice dans mon lycée, je me suis sentie attachée viscéralement à ce monde. Plus qu´une institution, une grande famille. Et comme dans une grande famille, on a conscience d´en faire partie aux grands moments : la célébration des anniversaires, des mariages et les enterrements.


J´ai pris beaucoup de temps pour penser à A.H et son épouse. Très vite, en me remémorant ce couple, j´ai songé à un autre, celui constitué par Paul Eluard et  sa femme Nusch. J´ai relu un poème de cet auteur étudié en classe de seconde avec Mademoiselle Convertino.


Ce poème, je voudrais le partager. Il s´intitule « Notre vie ».  Paul Eluard évoque sa femme qui vient, elle aussi, de mourir.


Notre vie tu l'as faite elle est ensevelie

Aurore d'une ville un beau matin de mai

Sur laquelle la terre a refermé son poing

Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires

Et la mort entre en moi comme dans un moulin


Notre vie disais-tu si contente de vivre

Et de donner la vie à ce que nous aimions

Mais la mort a rompu l'équilibre du temps

La mort qui vient la mort qui va la mort vécue

La mort visible boit et mange à mes dépens


Morte visible Nusch invisible et plus dure

Que la faim et la soif à mon corps épuisé

Masque de neige sur la terre et sous la terre

Source des larmes dans la nuit masque d'aveugle

Mon passé se dissout je fais place au silence.


Ce dernier vers, je le trouve terriblement vrai. Oui, nous faisons place au silence.

JOUR #25

Jeudi 2 avril

Hier, j´étais encore triste à cause du décès de l´épouse de mon ancien directeur et du désespoir de celui-ci. Toute la journée, j´ai pris sur moi et ai fait en sorte de cacher mon chagrin. J´ai consacré beaucoup de temps à des choses pratiques et manuelles. Heureusement, le soleil brillait. Le soir, après le JT de France 2, j´ai regardé "Echappées belles" sur TV5 Monde. Le présentateur m´a emmenée à Dubaï et contre mon gré, cet univers démesuré et bling-bling m´a fascinée. Dubaï, ou les excès de notre vie d´avant.


Juliette, elle, a passé des heures dans la cabane qu´elle a fabriquée. Elle ne dit pas "la cabane" mais " la maison de vacances". Dans notre chambre à coucher, entre le lit et l´étagère, elle s´est recréée son monde. Un drap housse sert de toit, une guirlande disposée sur le sol est devenue la porte d´entrée. Toutes les peluches et poupées sont au rendez-vous, même celles longtemps oubliées ou perdues dans un coin.


La bassine à linge est sa voiture. Elle y transporte un gâteau et des assiettes en plastique. Elle passe beaucoup de temps à jouer seule, interdiction absolue de rentrer. Derrière la porte, je l´entends se raconter des histoires. Elle parle aux jouets devenus enfants, elle les nomme comme ses cousins. Elle leur sert à manger, les invite à se réunir pour qu´ils puissent manger tous ensemble. Parfois, la porte s´ouvre et je la vois courir dans notre salon chercher un objet invisible. Elle repart de plus belle, en prenant bien garde qu´on ne la suive pas.


Aujourd´hui, c´est l´anniversaire de Frank. Nous avons préparé le gâteau avec ce que nous avions dans nos réserves. Comme pour son anniversaire au mois de décembre dernier, Juliette a insisté pour que l´on fasse un gâteau petit ours brun. Il faut improviser mais on y arrive quand même. Heureusement, nous avons des bougies et une dernière allumette. Nous fêterons avec Anouk à distance – à 10h exactement – et la bouteille de crémant est déjà au frais. Au-dessus de la table à manger, nous avons accroché une banderole avec l´inscription « Happy birthday ». Je n´ai pas vrai cadeau mais on s´est dit qu´on rattrapera ça quand le confinement sera fini. Un resto, ce sera super.